1. Georges Castera, on vous connaît comme poète d’abord avec des publications dans la langue créole puis à partir des années 90 toute une série de recueils en français. Comment expliquer cela ?

Il ne s’agit pas d’une préférence. J’ai commencé par une première plaquette en créole, uniquementt pour échapper à la censure car j’étudiais la médecine dans un pays de dictature. Par la suite, exilé à New York, j’ai continué à publier à compte d’auteur dans un premier temps, puis dans un second temps, dans le cadre d’une organisation qui pensait que le créole devait avoir une place importante dans la diffusion des idées, j’ai continué tout bonnement à publier en créole.

J’écris plus facilement, plus spontanément en français dans la mesure où je n’ai pas à réfléchir sur la langue en linguiste, en chercheur qui essaie, par exemple, de découvrir des subtilités cachées. Je n’ai pas besoin de défendre le français.

En créole, par contre, j’écris dans un esprit polémique. Ecrire en créole fait partie d’une lutte. Il me faut faire passer coûte que coûte mes positions pour qu’on fasse la différence, par exemple, entre :
« Pou l ekri » (Pour qu’il écrive) et « Poul ekri ak bèk yo » (Les poules écrivent avec leur bec).

Il faut faire la différence entre « fè nwa » (l’obscurité) et « fènwa » en un mot (l’ignorance).
J’ai toujours dit que celui qui écrit en créole défend à la fois le créole en tant que langue, il défend son orthographe et le passage du créole à l’écrit.

Dans le domaine de la littérature, bien sûr, ce sont des questions complexes. D’un côté, on a une littérature d’expression française qui relève de l’enseignement d’une langue (écrite) : le français. Assez souvent, on voudrait que cet enseignement justifiât l’avènement d’une littérature avant d’être une langue pour la communication, pour l’expression des idées, des sentiments, l’appropriation de connaissances scientifiques. Quant à l’enseignement de la littérature d’expression créole, il s’inscrit plutôt dans une problématique identitaire relevant naguère de l’enseignement de l’Histoire d’Haïti. Ce n’est pas ma position mais on doit tenir compte dans ce pays d’un ensemble de discours nationalitaires autour de la question du créole . créole langue maternelle, matrice culturelle, alibi de beaucoup de causes inavouables.

Ecrire en français ne me rend pas moins haïtien pour autant. Et puis, comment pourrais-je écarter d’un revers de mains Jacques Roumain, Anthony Lespès, Price Mars, Antonio Vieux, Anthony Phelps, etc., du patrimoine national sous prétexte qu’ils n’ont jamais écrit en créole.

2. Comment écrivez-vous ?

J’écris le plus souvent sur des petits bouts de papier, en marchant dans la rue ou en voiture. Ensuite, je recopie sur du papier (blanc de préférence) car les papiers quadrillés semblent couper mon élan, scinder mes phrases. Naturellement il s’agit d’une impression bizarre mais mon imagination a besoin d’une piste d’atterrissage dépourvue d’obstacles.

Il m’arrive d’écrire avec différentes couleurs d’encre sans aucune intention esthétisante mais dans le but de créer des contrastes qui facilitent les permutations de mots ou de phrases. Comme un grand nombre de poètes il m’arrive le plus souvent de mettre des chiffres ou des flèches pour situer la place d’un vers dans la structure. Je dessine beaucoup à côté du poème que j’écris ou à partir des ratures. C’est pour moi un prolongement imaginaire et une espèce de pause, disons, psychologique qui permet la reprise.

Parfois par manque de temps, je me contente d’écrire le titre d’un poème à faire. A partir de là, sans rien d’autre, je sais que le poème viendra tout naturellement s’y greffer. Il peut m’arriver également de commencer un poème par la fin en avançant de bas en haut.

La poésie, comme vous savez, a sa propre logique. Certains poèmes naissent dans un désordre apparent, d’autres dans une logique implacable. Je laisse le poème se reposer, se décanter pour qu’il se fasse tout seul puis longtemps après des jours, des semaines, des mois, je le retravaille en gommant, en remplaçant un mot par un autre, rarement par ajouts successifs. A force de remplir un texte, de le bourrer, on finit par faire de l’ornemental. Moi, je préfère travailler le texte, enlever ce qu’il a en trop car je n’aime pas les textes qui ont de la cellulite.

Oui, travailler un texte, c’est le laisser se décanter, se faire tout seul, fermenter, fomenter son rêve en secret. A un certain moment, il faut laisser le texte en paix, ne pas le mettre sous surveillance ni l’exhiber avec fatuité. Mon poème terminé, je ne cours pas le montrer encore moins le faire passer pour un chef-d’œuvre.

Quand l’objet poétique n’a plus de fonction immédiate, sa fonction sociale devient plus évidente. Il faut que l’objet poétique subisse une perte de conceptualisation pour qu’il gagne en images, en rythme.

Je crois que le poète doit avoir de l’audace en refusant d’être là où le lecteur l’attend. Aussi doit-il être l’homme ou la femme des rendez-vous manqués.

3. Où se situe le lecteur au moment de l’acte de création ?
Il y a longtemps que je ne considère plus l’écriture comme un acte de création. J’évite même, par commodité de langage, d’utiliser une telle expression. Je parlerai plus volontiers, avec d’autres, de production. Ceci dit, quand j’écris, je ne pense à aucun lecteur puisque j’écris d’abord pour moi, obsédé par ce que je fais.
Mais écrire c’est objectivement relever des défis, le premier consistant à vaincre la feuille blanche qui se trouve devant moi comme un désert menaçant.

Pour revenir à la question posée, peut-être qu’inconsciemment, à cause de ma position dans la société, mon choix idéologique, je pense à ce lecteur idéal qui n’existe pas encore.

Je ne crois pas détenir un discours de la vérité pour chaque situation. Moi, je commence à écrire et à me poser des questions après. Il faut d’abord laisser aux mots l’initiative pour qu’ils se mettent ensemble librement.

Dans mes poèmes, la politique n’est pas surajoutée. Elle s’inscrit dans le questionnement du texte lui-même. Ce qui lui enlève tout caractère de propagande, mais j’avoue avoir écrit des textes triomphalistes. Cela étant lié sans nul doute à la distance avec la réalité sociale haïtienne, à l’exil.

4. Il y a toujours eu, chez vous, un certain goût pour la transgression tant au niveau formel que thématique.

Je vous remercie de me poser cette question. En effet, j’ai toujours cherché à faire une œuvre de rupture et non de filiation. Ceci est lié à mon caractère non-conformiste, contestataire. Je remets en question beaucoup de choses de cette société inégalitaire : le colorisme, le mépris du peuple et j’en passe. Est-ce pour cela qu’il m’arrive de faire une poésie critique du quotidien.

Il existe en Haïti une bourgeoisie intellectuellement débile, laquelle, au lieu d’exiger de l’Etat la construction de lieux de récréation ou de culture pour tous, préfère amener ses enfants dans les supermarchés de Pétion-Ville afin de les distraire en les laissant lire des étiquettes de produits souvent avariés. Il n’y a pas longtemps, une jeunesse oisive se réunissait fort tard dans les « Star Mart », ces dépanneurs de la bouffe situés dans certaines pompes à essence.

5. Votre poésie, quand on considère des textes comme Jòf, Brûler et Le Trou du souffleur, est souvent liée à l’expérience du corps. De quel corps s’agit-il ?

J’ai essayé de donner au corps sa dignité, car il a été trop longtemps conspué, dévalorisé par des siècles de monothéisme. Je parle du corps féminin qui a été mis de côté comme quelque chose de dangereux, de diabolique. Je suis partisan de la joie, de la jouissance. L’homme qui fait l’amour est heureux. Moi, je revendique une poétique du corps libéré par l’orgasme,par invitation au voyage,l’orgasme détonateur, comme appropriation de l’éternité en un instant.

En écrivant Jòf, j’ai voulu faire un livre jubilatoire, un livre jouissif, un livre qui se situe au-dessus de la trivialité. En même temps, je voulais que la poésie créole perdit un peu de son austérité à cause du lien qu’elle a gardé avec le dire et le faire à l’usage du quotidien le plus platement politique. Si je peux aider le lecteur à perdre un peu de sa graisse conformiste, c’est tant mieux.

Ces trois recueils dont vous parlez tentent de déculpabiliser l’érotisme. Pendant ma jeunesse, il y a des mots qui m’ont beaucoup gêné : péché mortel, concupiscence, enfer, prie-Dieu, confession. J’ai voulu donc opposer le corps sexué au « péché » et faire sortir la poésie haïtienne de son angélisme, de sa neutralité douteuse.

6. L’écriture, la vie. Quels sont leurs rapports ?

Peut-être que vous faites allusion à des vers où je disais :
« Pwezi se nan lavi sa sòti
Pwezi se nan lari sa sòti… »

Votre formulation est belle, mais un peu abstraite. La vie veut dire beaucoup de choses à la fois : c’est la possibilité de respirer, de manger, de grandir, d’exprimer des pensées, d’être en société, de partager, de procréer, d’avoir un territoire et de le protéger.

C’est un ensemble de rapports qu’une structure poétique ou narrative doit vouloir saisir, interpréter. Quant au poète, c’est par le langage qu’il opère une telle saisie. D’où la place des mots dans la vie du poète.

Dès qu’on parle de la vie, on voit aussitôt la mort. Unité contradictoire. Ce que le physiologue français Claude Bernard a rendu par la formule « la vie, c’est la mort ». Thème que j’essaie d’aborder dans mon dernier recueil Le Trou du Souffleur.

7. Si on vous proposait de relire des livres, lesquels choisiriez-vous ?

Il m’est toujours arrivé de relire certains ouvrages, mais uniquement pour essayer d’approfondir des questions sur lesquelles je bute. En fait, je relis par nécessité pour sortir de la connerie ambiante, de la langue de bois du genre « société civile », «secteur privé », « classe politique », etc., qu’on retrouve à toutes les sauces. Je relis des livres de linguistique, de sociologie, de philosophie, de critique littéraire…

Il y a trop de bons ouvrages qui paraissent pour qu’on ne s’adonne qu’à la relecture. Il me faut essayer d’être au courant de tout car nous avons un retard historique à combler. Pour aller plus vite, j’écoute les radios locales, et étrangères sur ondes courtes. Mais toutes mes activités ne se limitent pas au livre car il m’arrive de bricoler…, de m’amuser, de danser, etc.

8. Quel est votre plus grand désir après avoir parcouru un tel chemin d’écriture ?

Mon plus grand désir n’est pas un désir d’écriture. Il y a des questions de survie de la nation qu’il faut mettre au-dessus de tout. La bidonvilisation d’Haïti représente une menace pour la pensée elle-même, elle démobilise la jeunesse. Il suffirait de pointer du doigt la tranquillité avec laquelle des élèves du bac racontent aux journalistes que tel ou tel examen a été facile parce que la surveillance était défaillante. Mais on pourrait s’en prendre aux journalistes eux-mêmes qui ne font qu’enregistrer et diffuser de telles déclarations sans intervenir. On en est là aujourd’hui. C’est lamentable !

9. Pour terminer, parlez-nous de cette fidélité au vers. La prose ne vous tente pas ?

Il n’y aura pas de mutation chez moi car je reste fidèle à la poésie. Je n’ai jamais été tenté d’écrire de roman. Il y a une complaisance des lecteurs pour le roman qui me gêne. C’est clair, la dictature du roman a un rapport au marché du livre et à la solitude des lecteurs. J’aime la prose certes, mais je n’ai aucune affinité pour le genre romanesque. Disons que je suis un lecteur démobilisé, cependant quand des amis me conseillent de lire tel ou tel roman, j’avoue que je ne suis jamais déçu.

Le poète, lui, n’est pas un raconteur d’histoires. La poésie non plus car elle n’a ni début ni fin. C’est plutôt un voyage ouvert, c’est-à-dire, vers un ailleurs sans fin, sans but précis. Un pari sans Dieu ni Maître.

Gary Augustin