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26 Julio 2010

Carrefour-Feuilles, un paysage de délabrement

Adossé au morne l'Hôpital, Carrefour-Feuilles, quartier populeux marqué par le séisme du 12 janvier, ouvre un champ de ruines qui témoigne de la violence de la grande secousse. Ses édifices emblématiques, églises, hôtel, bibliothèque, école, lycée, n'ont pas été épargnés.

   

Haïti: Six mois après la catastrophe du 12 janvier, Carrefour-Feuilles affiche le même paysage de délabrement. Maisons détruites, déblais empilés dans les rues, rassemblement de tentes le long de la voie publique, abris provisoires ici et là sont étalés près des bâtiments dévastés ou encore debout. Carrefour-Feuilles n'a pas le temps de panser ses blessures ; son environnement porte les marques profondes de la destruction, des ruines et de la mort.

Quelques édifices emblématiques de ce quartier adossé au morne l'Hôpital, au sud de Port-au-Prince, ont été détruits ou fortement endommagés. L'église Saint-Gérard construite au milieu du siècle dernier n'a pas été épargnée par le séisme. Le bâtiment en briques attend que les coups de massues des démolisseurs l'abattent. Fidèles au rendez-vous, les chrétiens assistent à la messe dans un amphithéâtre au pied de l'église dénommé Béthanie. Assis sur des gradins, les fidèles prennent part aux cérémonies eucharistiques tous les matins. Le dimanche, le public est plus nombreux. Les gens sont obligés de se tenir debout près de la porte d'entrée de l'amphithéâtre.

Dans ce décor fragilisé depuis le séisme, les hauts murs de pierres que la paroisse avait érigés pour protéger son parking des éboulements venant d'une butte à quelques pas de l'église sont tombés ; les taudis accrochés dangereusement sur la butte se découvrent à nu. Au niveau de la cour, l'école primaire de l'église, détruite, est remplacée par des tentes estampillées UNICEF. Ces écoles provisoires élevées sur une esplanade dominent les décombres d'une bonne portion du quartier.

Tant de violence

De l'esplanade, l'observateur embrasse du regard les bâtiments cassés, réduits en morceaux. Tant de violence renvoie à l'image de maisons pilonnées par des bombes. Murs déchiquetés, maisons effondrées, gravats et poussière soulignent le bouleversement du paysage.

Du haut de l'esplanade, en contrebas, un terrain nu dévoile une autre image emblématique évanouie dans ce quartier: le Centre technique de Saint Gérard. Les pelles mécaniques des tracteurs ont effacé ce bâtiment de plusieurs étages qui a causé la mort de tant d'étudiants. Des jours après le séisme, les sauveteurs ont pu secourir des étudiants coincés dans cette boîte de béton.

Robert, un riverain du quartier, confie que les jours qui ont suivi la catastrophe ont été vécus dans la douleur. « J'étais dévasté quand je voyais des sauveteurs étrangers accompagnés de chiens sur les décombres du Centre technique de Saint-Gérard et de la maison des Lochard. J'essayais de me mettre dans la peau des personnes prisonnières des blocs de béton. Chaque heure qui passait plongeait tout le monde dans l'angoisse. Les gens qui se mouraient, c'étaient nos frères et soeurs, nos amis, des gens qu'on croisait dans le quartier », se lamente-t-il.  

 

 

   
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  A côté du Centre technique, la maison des Lochard, symbole de fierté familiale qui s'élevait comme une tour près du Centre technique, est réduite à un tas de gravats ; quelques pans de murs dressés au milieu des ruines témoignent des souffrances endurées par cette famille pendant une semaine. La communauté de Carrefour-Feuilles se souviendra pendant longtemps du commissaire Carlo, emprisonné par des blocs de béton, résistant à la mort jusqu'au dernier souffle. Heure par heure, il est resté en contact avec ses frères par le biais du téléphone. Quand il est mort bien des jours après, le quartier a appris d'autres drames. Larosilière, le directeur du Centre technique, lui aussi a rendu l'âme parmi ses étudiants. Comme des centaines de morts à Carrefour-Feuilles, ces cadres sont partis pour l'au-delà parce que l'Etat n'avait prévu aucune structure adéquate pour venir au secours des habitants de Port-au-Prince en cas de séisme.

Tableaux volés

Dans la même rue, à quelques pas des deux plus hauts buildings du quartier qui se sont effondrés, la galerie d'art du peintre Olier s'ouvrait comme un tombeau, une caverne d'Ali baba de trésors que les pilleurs n'ont pas hésité à visiter.

Les tableaux du professeur de peinture Jean Ménard Derenoncourt ont connu le même sort. Pendant qu'il peinait avec les autres membres de sa famille à chercher les moyens pour venir au secours de sa pauvre mère prisonnière des masses de béton à la rue Amiral, on emportait ses tableaux. Ceux qui étaient retrouvés étaient défigurés.

L'hôtel Castel Haïti rayé

Dans le paysage de Carrefour-Feuilles, l'hôtel Castel Haïti a été rayé. L'architecture de béton qui dominait Port-au-Prince n'attirera plus le regard interrogateur sur le passé de l'industrie touristique d'Haïti. Près des beaux restes de Castel, la vie reprend petit à petit au rythme de notre vieux dicton populaire « Pito nou lèd nou la. » Un bidonville se forme avec ses vieilles baraques appuyées les unes sur les autres, avec une communauté d'hommes, de femmes et d'enfants en surnombre qui se répandent sur la colline qui voyait des touristes arriver chaque année.

La Bibliothèque du Soleil à plat

A l'avenue Magloire Ambroise, la Bibliothèque du Soleil a été mise à plat. Centre d'attraction culturelle de Carrefour-Feuilles, cette bibliothèque créait de l'animation à travers diverses activités : conférences, débats, expositions de peintures, projection de films, club de danse, heure du conte pour enfants, etc.

L'écrivain-journaliste Pierre Clitandre, fondateur de la Bibliothèque du Soleil, a été très abattu après avoir vu l'ouvrage de sa vie détruit en une fraction de seconde. Homme de foi, il affirme qu'une nouvelle bâtisse plus moderne s'élèvera bientôt des décombres. Sa fille, le Dr Nadège Clitandre, établie aux Etats-Unis, entreprend des démarches auprès de quelques institutions pour redonner vie à la Bibliothèque.

Des églises touchées

Voisine immédiate de la Bibliothèque, l'église adventiste de Salem a été touchée par la catastrophe naturelle qui n'a épargné aucune confession religieuse. Dans la même avenue, l'église Wesleyenne a été fortement ébranlée par les secousses. Murs et poutres n'ont pas résisté. Ce qui résiste mieux dans ces lieux de culte, c'est pourtant la foi. Catholiques, protestants et adventistes trouvent moyen de prier Dieu dans la ferveur et le recueillement. C'est cette foi qui les permet de ne pas sombrer après avoir vécu la catastrophe qui a emporté plus de 200 000 personnes dans la tombe. C'est aussi cette foi qui leur permet de tenir quand la perspective de la reconstruction est encore lointaine.

L'école Calisthène Fouchard et le lycée national de Carrefour-Feuilles, à la rue Tunel, ont été détruits par le séisme. Plus d'une dizaine d'élèves et trois professeurs ont disparu. Le Fonds d'assistance économique et sociale (FAES) a reconstruit une structure plus légère en « plywood » et en tôles pour abriter les deux institutions qui se côtoient sur le même site.

Le sanatorium de Port-au-Prince, toujours en chantier, a essuyé quelques chocs légers au niveau de son ancien bâtiment. Aussi, les jours qui ont suivi le tremblement de terre, plusieurs patients tuberculeux, paniqués, avaient-ils déserté cet hôpital spécialisé dans le traitement de la tuberculose pour se fondre dans la population. Notons au passage que la tuberculose est une maladie infectieuse transmissible et non immunisante provoquée par les germes du bacille de Koch (BK).

Carrefour-Feuilles, six mois après le séisme, est encore à terre. Ce quartier n'a pas l'air d'avoir assez d'énergie pour se relever des décombres pendant encore longtemps.

 
  Claude Bernard Sérant
serantclaudebernard@yahoo.fr

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