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La Coctelera

sectioneducative

7 Octubre 2010

« La mémoire aux abois »

Cet article de la critique Nicole Brissac, paru dans l'édition du lundi 20 au mardi 21 septembre, n'a pas été publié dans toute son intégralité. Nous nous excusons auprès de nos lecteurs.

Haïti: Plus que de dialogues, il s'agit de deux monologues, deux paroles qui se croisent autour d'une même histoire, autour de souvenirs forts liés à Quisquéya.

Deux polices de caractère, qui caractérisent les deux personnages, fixent la frontière entre deux univers que tout oppose : celui d'une veuve de dictateur qui se meurt, exposée aux regards, tout en étant cachée par la direction de l'hospice qui l'abrite. Curieux et ironique destin !!! L'italique couchée, comme cette femme fauchée par l'âge, narre à la 3e personne les souvenirs d'Odile Doréval. Cette écriture tout en créant une mise à distance, un effet d'objectivité provoque chez le lecteur agacement, ressentiment, mais aussi curieusement attachement quand la veuve évoque son enfance et sa volonté farouche de s'en sortir par le haut. L'autre monde est celui d'une jeune Quisquéyenne qui ne cesse de raviver des faits douloureux et tragiques que lui a relatés Marie-Carmelle, sa mère. Evénements qui l'ont pétrie, qui continuent à la façonner, voire à déterminer son être. Infirmière, elle a pour patiente la « gardienne de la révolution », dont le mari despote a décimé sa famille. Elle est pleine d'une haine contenue perçue par la veuve: « Qu'elle la trouvait agaçante, cette fille qui s'occupait d'elle en la fusillant du regard ». En son for intérieur, elle déplore : « ...de la voir, de m'en occuper, m'empêche de dormir » et se remémore les récits de sa mère : « ...toutes tes histoires des Doréval reviennent me remplir la tête ». La police de caractère droite qui la symbolise, plus classique, plus normée pour un roman, raconte à la première personne les affres et souffrances de la jeune femme. Ce parti pris d'écriture entraîne, implique et saisit le lecteur qui s'identifie à ce « je » au point d'en prendre le parti, d'en épouser le point de vue. C'est en effet, là, le roman d'une double postulation, d'une double focalisation, qui nous rend Quisquéya plus vraie et son histoire plus complexe. Les deux oppositions reconstruisent l'histoire en rendant présentes, par des soliloques, leurs histoires passées tout en faisant revivre leurs fantômes intimes. Continuer > Huis clos de l'hospice comme espace narratif, ce lieu de passage entre deux mondes revêt une réelle importance. Théâtre d'accueil, il organise la rencontre des deux protagonistes dans une chambre qui les isole « de toute intrusion externe ». L'un, seul, affaibli, alité, livré aux mains des personnels, est à mille lieues du luxe, de la déférence, des flatteries de son passé de femme de chef d'Etat -fut-il dictateur-. Pour l'heure, elle a une existence« sans relief, aux couleurs de draps blancs et de murs aseptisés, de nourriture malaxée jusqu'à l'absence de goût et de senteur. Une existence aux abords de la mort. » Quoiqu'invalide, elle sait encore user de ruse et décide d'installer le silence, celui-là même qui jadis bloquait toute parole dans son pays. Ainsi, poursuit-elle son oeuvre de manipulation, empesée qu'elle est par le mépris et le dédain : «A partir de maintenant, elle se laisserait faire sans prononcer une parole. Elle se réfugierait dans sa mémoire, mais il lui fallait de l'ordre, une méthode pour que ses pensées ne s'effilochent pas comme ces draps ternes qui lui recouvraient le corps. »

L'autre, jeune, valide, se pare d'une apparente solidité alors qu'en réalité, la fragilité se tisse dans les failles de son existence qui semble n'être portée que par ses souvenirs de famille avec son cortège de morts, d'emprisonnés, de torturés... Elle est une conscience troublée, meurtrie par les souvenirs douloureux de son passé.

Le roman met en scène des personnages tout en nuances, entre le blanc de la victime et le noir du bourreau; entre une vieillesse décrépite et une jeunesse vive s'étale toute une palette de gris, un camaïeu d'émotions. Ainsi, la moribonde avec sa part d'ombre justifie les exactions de la dictature au nom de la maîtrise et du maintien du pouvoir à tout prix. Par-delà la mort et en dépit de rares réserves, elle continue à soutenir le défunt sanguinaire, le président à vie et son héritier de fils président. Ses propos sans cesse ponctués du mot « ordre » affermissent sa personnalité. Cependant, l'autre face présente une femme qui fut une enfant abandonnée, une enfant qui connut l'orphelinat, et surtout ce fut une mère aimante qui défendit âprement ses enfants. Comme son mari, elle va peut-être mourir paisiblement dans un lit, et l'infirmière, dans un perpétuel dialogue avec sa mère disparue, ne le supporte pas : « Malgré moi, je ne peux m'empêcher de rendre cette octogénaire invalide, pensionnaire à demi sénile de l'hospice, responsable de ta mort. » Pourtant, le récit qui présente cette jeune femme remplie de rancoeur la montre aussi capable de ressentir de la compassion.

"La mémoire aux abois" déroule les deux histoires dans un jeu duel signalé par les titres des quatre chapitres (2X2 -rappel des 2 personnages-), le premier et le dernier étant en chiasme : L'héritière et la mère / La femme et l'héritière. Au fur et à mesure, le roman installe une tension dramatique, une puissance qui rappelle la phrase célèbre de Delgrès : « La résistance à l'oppression est un droit naturel. » Ainsi, quelle que soit la férocité d'un régime, des hommes épris de liberté et de justice se lèveront, se dresseront pour que triomphent leurs idées. Evelyne Trouillot nous invite à lire l'histoire de Quisquéya (Haïti) à la fois de façon claire et dans les interstices et les blancs du texte. Pour ceux qui la vécurent ou eurent à la connaître, ils trouveront aisément les clés en mettant les vrais noms sur les lieux et les personnages fictifs du roman. Un roman bouleversant dont on ne sort pas indemne.

Evelyne Trouillot, « La mémoire aux abois », Hoëbeke, (Etonnants voyageurs), 2010, 185 p.

Nicole Brissac

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