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Emmelie Prophète avance assurément vers une écriture dont le souffle contagieux est capable de rendre présent un être que le temps a fini par faire appartenir au passé. Ce roman, dont la contexture documentaire apparaît clairement dès les premières pages, nous propose un langage rempli d'émotion. Mais c'est une émotion quelque part endiguée, voire maitrisée, pour laisser patent un débat sur l'impunité, sur la mort inutile.
Ce n'est ni strictement de l'autobiographie ni tout à fait un roman historique. « Le reste du temps » est un roman de fiction, projeté comme le récit d'une ville dégradée, perdue dans le jeu de la mort, de la parole à faire taire, de la parole à tuer. La narratrice, une jeune femme, incapable de sortir du spectacle qui s'était offert à elle, nous invite à prendre part à son histoire, à sentir la douleur de ses mots, à porter, avec elle, son cri contre un temps qui laisse traîner ses brigands sans les juger.
Ses expériences avec le journaliste assassiné en 2000 - Jean Dominique - depuis leurs premiers regards désintéressés dans le vif du quotidien jusqu'à la nouvelle de la mort, transmettent encore la résistance que chuchotait, dès les premières heures du matin, la voix derrière le micro. Cette résistance, Emmelie Prophète la scinde partout dans ce récit, depuis le nom - brusquement perdu dans les annales - du gardien Jean-Claude Louissaint parti lui aussi sous les balles meurtrières jusqu'à la démangeaison du corps de son patron.
Son écriture cherche à percevoir toute ambivalence. C'est en partant de la vérité des faits que ce roman trouve une valeur à l'incertitude, à l'angoisse, à la mort. « Une femme triste est une femme belle », écrit l'auteure, tandis que les mots régénèrent, surprennent le lecteur dans sa quête de la vérité. A vrai dire, le sous-titre « Qui a tué Jean Dominique » aurait pu le renvoyer dans une poursuite désespérée du meurtrier.
On sent de temps à autre dans ce récit une certaine démarcation d'Emmelie Prophète d'une écriture où l'individu était inapte à s'éclater hors de son lieu de filiation vers une écriture où la société est plus saisissable, et où le citoyen a une certaine lucidité face aux obstacles de la vie.
« Le reste du temps »* est un récit en trois trajectoires : l'histoire d'un ami, Jean Dominique, que l'empire de la violence a projeté aux éphémérides ; la chronique d'une ville, Port-au-Prince, aujourd'hui encore dépravée, qui oublie de fustiger le crime odieux posé contre ses fils ; et le souvenir d'un vieux libraire, Jean Baptiste qui tente - avec ses lots de livres à bon marché étalés sur le goudron - de réédifier la vie, de lui redonner son prestige.
C'est un roman plein de folies et de semblants. La narratrice semble tentée entre la vérité sur un fond de fiction et un imaginaire fantaisiste qui propulse l'action dans le réel. D'un côté, tout se mélange pour offrir au lecteur toute la civilité de l'auteure. D'un autre côté, tout semble se séparer. Les jours perdent leurs agencements, plus aucune réponse au désarroi. La seule façon de récuser l'effacement, de le combattre, c'est de se donner pour en tirer la réciprocité, c'est de concéder. Mais toujours, comment ? « ... Il n'est qu'un homme qui vise et tire / Il a acquis de l'automatisme, à force de pratiquer la mort / C'est une maladie dont on ne guérit jamais... »
La jeune femme continue de parler à son collaborateur, son maître. Elle s'en remet aux mots, à chaque syllabe, au phrasé de Jean Dominique et à cette voix matinale qui porta le message à la foule assujettie. Tant qu'on avance, tant les retranscriptions de ce passé sont ahurissantes. Ce discours porté aussi sur la maladie n'est-il pas non plus la vraie artillerie contre la mort soudaine ?
Dans ce roman, le thème de la mort est parfois mentionné (« Il fallait faire semblant ou mourir »). L'auteure fait aussi des mentions indirectes (« Mon assassin n'a pas d'yeux »). Ce mot est utilisé comme un sous-thème, l'assassinat. Comme dans cette phrase (« J'avais toute ma vie assisté à des départs »), le mot traduit bien la mort brusque. On fait souvent face, à la lecture de ce roman, à des symbolisations (« La balle a traversé mon corps ») ou à une utilisation dramatique de la mort (« Le couteau tourne et tourne dans la plaie »). Pour Emmelie Prophète, la mort de Jean Dominique est « de ces douleurs qui n'admettent pas de solitudes ». |